C'est comme ça.

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C'est comme ça.

Chronique d'un retour I

 

C'est sûrement l'histoire de plusieurs projets d'écriture, qui ont magnifiquement bifurqué de leur feuille de route initiale. De toute façon, pourquoi fuir les tourments de ces réflexions profondes qui contribuent à l'écriture de notre destin? 

 

Avant de chercher la musicalité des mots, la poésie d'une plume, ou une quelconque identité stylistique, je recherchais surtout l'authenticité d'un partage, d'une expérience de "returnee" ou de "repats". 

 

Je n'ai jamais aimé ce terme de repats, pour moi j'étais d'ici, je suis née ici, j'ai été éduquée ici. Devrais-je parler de déni  dans la mesure où l'idée de réadaptation après 7 ans me paraissait farfelue? D'autres avaient passé 15-20 ans mais comment vivaient-ils ce retour? Je ne sais pas, je me posais plein de questions, peut-être que mon expérience était un peu trop compliquée ou tout simplement différente.Pour moi, j'étais partie mais en fait j'avais toujours été là : mes idées, mes désirs, mes projets, les gens que j'aime. Réadaptation est un bien grand mot... 

 

Vulnérabilité  

 

La vulnérabilité n'est pas la faiblesse. L'incertitude, le risque et les émotions de tous les jours ne sont pas des options. Le seul choix possible est une question d'engagement. La volonté d'assumer sa vulnérabilité et de l'embrasser détermine la profondeur du courage et la clarté du but. Brené Brown 

 

C'est peut-être ce que je refusais, notamment le fait d’accepter que j'allais devoir vivre de nouvelles expériences et, que même si j'étais d'ici, je devrais faire face à d'autres challenges. Brené brown parlait justement de ce sentiment de peur, peur d'échouer, de devoir tout réajuster, peur d'avoir pris la mauvaise décision .La vulnérabilité a toujours été un sens-interdit, pour moi, c’était de la fragilité jusqu'à ce que je comprenne qu'elle constitue une source de créativité. 

 

Le projet initial gravitait autour de l'art africain contemporain et des industries créatives ivoiriennes, puis peu à peu les choses qui m'émerveillaient s'effritaient en moi, pour que mes yeux s'ouvrent sur d'autres réalités. J'ai toujours eu beaucoup de mal à choisir. Ecrire sur mon retour me donne cette précieuse liberté d'écrire sans retenue. Du sexisme, en passant par la stigmatisation de la santé mentale, certains tabous culturels, du modèle  rwandais  comme un modèle écologique africain . 

 

La Hype entrepreneuriale

 

 La part cumulée des emplois vulnérables et des chômeurs dans la population active en Côte d’Ivoire se situe dans la fourchette compris entre 70 et 90%.  Zakin Olugbadé, DGA de la Banque Africaine de développement

 

 

À la genèse de ce projet, je souhaitais centrer ma thématique sur l'entreprenariat et puis progressivement j'en ai eu marre de cette hype excessivement surréaliste. On parlait suffisamment de l'entreprenariat comme si le succès était une garantie absolue. Serait-ce une conséquence du chômage ? 

Cette hype entreprenariale, accentue certains écarts notamment lors de la journée internationale des droits de la Femme. Je fus surprise de constater que cette journée se transformait principalement en célébration de l'entreprenariat féminin en Côte d'Ivoire. Les événements, salons, soirées se multiplient mais rares sont ceux qui évoquent l'excision, les violences conjugales, l'éducation sexuelle, l'exploitation de ces jeunes femmes. Des vraies histoires, des vraies femmes, des vrais problèmes liés à nos système de pensée qu'on survolait naïvement. 

Je me rappelle qu'une amie travaillant pour Avocat sans frontières me relatait sa mission à San Pedro . "Noella, je n'ai pas compris pourquoi c'est aux jeunes filles qu'on apprenait le port du préservatif masculin, les jeunes garçons n'étaient pas concernés ". 


 

Plateau 08h45 

La Sorbonne 

Cyber café 

 

Les rues du Plateau grouillaient de monde. Entre les courageuses femmes qui nourrissaient les travailleurs devant leur tables délicieusement assorties, les vendeurs mobiles de cafés, les passants qui s'arrêtaient devant les kiosques à journaux pour prendre connaissance d'une actualité monotone qui ne surprenait certainement plus. Entre politique, faits divers et économie, il discutait sagement. Ces scènes matinales que j'admirais humblement retentissaient dans mon esprit comme une ode à la débrouillardise 

 

-Bonjour Monsieur, es-ce que je peux faire quelques photocopies rapidement? le saluai-je. 

-Non Mais tu as raison, moi? Mon enfant veut devenir artiste. La nuit je vais l'étouffer dans son sommeil. Artiste ! S'exclama t-il 

 

Il me fit un signe de la tête semblable à un hochement. Je dû considérer cette communication non verbale comme une réponse à ma salutation. Les bribes de la courtoisie et de la politesse s’était envolée. Au fur et à mesure on finit par s’y habituer , acceptable ou pas, on finissait par dire « c’est comme ça ». De toute façon, ma mère me l'avait déjà fait comprendre, et quand le chauffeur de taxi ne disait pas merci, quand la vendeuse de fruits te répondais comme si tu dérangeais sa sieste , quand la caissière du supermarché ne vous adressait la parole que pour vous dire « il n’y pas de monnaie ».  

-Ne t'attends pas à avoir le sourire de la caissière, de la vendeuse de fruits. Tu ne sais même pas ce qu'elle a vécu ce matin, les gens n'ont pas une vie facile pour sourire à tout bout de champ. Laisse tes histoires de service à la clientèle là. Achète ce que tu dois acheter et puis prend ta route. Ici, c'est comme ça. 

 

Maman, je ne suis pas obligée de savoir ce qu'elle vit, la vie est injuste pour tout le monde. J'ai été vendeuse en boutique, caissière et même quand j'avais mal au pied je souriais malgré moi.

 

Je ne sais pas si j'étais plus choquée parce que je venais d'entendre ou par la foutaise de ce monsieur qui continuait tranquillement sa conversation. Il finit par s'exécuter quelques minutes plus tard, je fus soulagée de régler et quitter l'endroit car la chaleur s’amplifiait subtilement. 

 

Plateau 9h27 

Rue des banques 

 

Les ascenseurs étaient bondés et les travailleurs s'empressaient de se coincer aux autres après un bonjour suivi du numéro d'étage. Il suffisait d'un silence collectif pour faire comprendre à ceux qui ont un peu plus d'embonpoint qu'il faudrait attendre le prochain ascenseur. 

 

-Bonjour Madame 

 

-Bonjour Mademoiselle Elloh répondit -elle d'un air enjoué, la mine illuminée par un sourire en jetant un coup d'oeil sur mon CV déjà imprimé à sa table . 

-Vous avez un entretien avec Monsieur Kassi, il est en séance de travail avec ses collaborateurs. Veuillez patienter quelques minutes. 

 

Murs blancs, sculpture en bronze, art de récupération, quelques masques accrochés au mur. Le décor revendiquait artistiquement une précieuse africanité. Les larges baies vitrées laissaient parfaitement la lumière du jour renvoyer les plus beaux reflets. Une vue sur la lagune ébrié cette bénédiction étouffée par l'incivisme et la négligence d'un peuple.. 

 

-Un café ou un thé? me demanda la secrétaire qui était aussi aimable que joviale.. 

-Un café svp m'empressai-je de répondre en la remerciant. 

 

Credits Photo Keren L

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